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    cours de Marie-Laure Juste la fin du monde texte 3 : 1ère partie, scènes 10 et 11

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    cours de Marie-Laure Juste la fin du monde texte 3 : 1ère partie, scènes 10 et 11

    Message  Admin le Mar 03 Juin 2008, 5:02 pm

    Juste la fin du monde texte 3 : 1ère partie, scènes 10 et 11



    Dans ce second monologue, Louis exprime sa solitude et son étrangeté au milieu des siens. Dans la scène qui suit, il tente de la faire comprendre à son frère Antoine qui réagit brutalement. Ce passage, d'une tonalité douce, amère met en lumière l'ironie tragique de l'existence. Lagarce nous fait entendre la voix d'un mort, la plus propre sans doute à exprimer la déréliction humaine. Mais le sentiment tragique est ici compensé par une perspective ludique.


    I. Le revenant

    1) La voix des morts

    Il y a chez Louis la peur d'une dissolution du MOI. Du JE au ON. Perte de l'identité. Fin p.43 « on s'amuse, je m'amusais », comme si JE et ON étaient interchangeables. JE fondu dans un ensemble. P.44 « on est bien, je suis bien ». Mise à distance de soi-même comme sur une photographie. À la page 46, Louis prend des poses. À la page 47, il prépare la photo qui restera de lui « me sourire à moi-même comme pour une photo à venir ». Louis est déjà posthume. Les vers sont courts, très découpés, le personnage semble à bout de souffle. L'identité fragile de Louis se traduit par une langue maladroite, incertaine → p.49 « des milliers, centaines...kilomètres ». Il se reprend constamment, sa langue est vacillante. Épanortose → p.49 « pas heureux, content ». Répétitions → p.49 « j'imagine assez...carabine », « assez » est un modalisateur, quelque chose qui vient apporter une nuance à l'énoncé. Le langage donne l'impression de quelque chose de glissant. On a l'impression qu'il y a qu'une seule voix qui traverse le texte. P.48 « j'étais à la gare » → « tu étais à la gare ». Dans la scène 10, il y a le regard rétrospectif de l'autobiographie.

    2) Temps et espace

    Le repère 0 est le moment où parle Louis (après sa mort). Le temps de la pièce est 0-1. « Plus tard, l'année d'après » → passé situé avant le temps de la pièce est 0-2 (vie de Louis avant qu'il revienne voir sa famille). Début in medias res. Le lecteur a l'impression d'arriver au milieu d'un récit déjà commencé. Qu'est-ce que Louis a évoqué avant notre entrée dans la salle ? P.45 → « plus tard (→ temps situé entre la visite à sa famille et sa mort : 0-0,5) encore...enfuis ». Transgression de la norme théâtrale. Il raconte quelque chose de l'ordre de l'avenir. Parfois, il s'amuse à imbriquer 0-1 et 0 → p.43 « on s'amuse » (0), « je m'amusais » (0-1). P.44 → le présent « je suis bien », « parfois je deviens haineux » (0-0,5) → moment où il est déjà allé voir sa famille. Présent qui a une épaisseur très grande et qui désigne toute une partie de la vie de Louis, celle où il pense à sa mort prochaine. Dans la scène 10, d'où parle Louis ? Où sommes-nous ? On est dans la tombe de Louis alors que dans la scène 11 on est dans la maison. Aux pages 43-46, il évoque le moment où il fait le tour du monde. Espace imaginaire qui est de l'ordre de la parole => trois espaces. Faire parler un mort est la meilleure façon de poser la question existentielle.


    II. La déréliction

    1) Être au monde

    Louis est atteint de mélancolie (difficulté d'être au monde). Il a peur de la solitude et l'idée que le monde lui survive lui est insupportable. Louis souffre d'angoisses métaphysiques. Les autres ont vécu sans lui et vivront sans lui. Il y a une inquiétude quant à savoir que les autres vont disposer de son cadavre comme un objet → bas de la page 44 « que vont-ils faire de moi... ». Le cadavre est l'objet dont dispose la famille.Même chose chez Kafka. L'inquiétude du fils prodigue qui a conquiert une liberté mais que sa famille reprend dans la mort. Inquiétude légitime. Il revendique sa « Mort » comme un geste libre. « La mort comme choix fait contre eux pour leur faire du mal. » (p.45) Le sacrifice fait de soi pour blesser les autres. Tentative d'approcher la liberté, trouver l'expression juste. Il y a une grande pudeur, la maladie n'est jamais évoquée mais suggérée, p.45 « le lendemain...et pâle ». Quant à la haine, elle est ici vue comme un refuge, elle permet de ne pas s'ouvrir et d'assouvir jusqu'au bout sa solitude. Lagarce évoque son désir de survivre à sa famille → « être l'unique survivant » (p.45). Louis fait une tentative pathétique pour se cacher. À la page 46, il se présente comme un personnage nihiliste « je ne crois en rien ». À partir de la page 46, Louis se présente comme un étranger, un personnage constamment de passage. Mais cette fuite est inutile, à la page 47, la mort vient lui tapoter l'épaule en disant « à quoi bon » => retour pathétique chez lui. En quelques pages, il retrace l'apprentissage de la mort.

    2) L'échec du fils prodigue

    Louis revient méfiant → ce qu'il raconte à Antoine scène 11 → il attendait au buffet de la gare puis il ment => il commence par une trahison. Le retour de Louis est placé sous le signe de la trahison et du mensonge. Quant à sa méfiance, il imagine le discours qu'il tiendra à son frère. Antoine n'a rien oublié, il est plein de rancoeur. Il a décidé de ne pas croire son frère. Si le pardon n'a pas lieu comme dans la Bible, c'est parce que les personnages sont figés dans le ressentiment. Ce que dit Louis se retourne contre lui => il dit qu'il s'est fait une recommandation : p.50 « je me suis fait la recommandation...venais », p.51 « Comment... ? Une « ... » merde ». Antoine n'oublie rien. Antoine écoute attentivement Louis et le retourne contre lui. À tour de rôle, chacun des personnages revient sur ce que l'autre a dit ou fait. La justement déversion de la simple rectification à la dénégation la plus complète est ce qui ordonne les rapports entre les êtres. Le seul dialogue possible se noue sur des paroles déjà prononcées, des gestes déjà accomplis, des scènes déjà jouées. Antoine suppose que Louis regrette d'être venu et il fait semblant de croire que Louis est venu sur un coup de tête et du coup, il empêche Louis de s'expliquer, de dire pourquoi il est venu. Il effleure le point essentiel : la raison de la venue de Louis à la page 62 mais le balaie « Ce n'est pas important pour moi. ». Façon d'assigner à l'autre une identité. Antoine ne cherche pas à connaître Louis. Il lui dit, à la page 50 « tu dois être devenu ce genre d'homme qui lisent les journaux ». On sent également la jalousie d'Antoine « des journaux que je ne lis jamais », l'un est jaloux de l'autre comme dans la Bible. Sentiment d'infériorité d'Antoine face à Louis. Louis est un intellectuel et Antoine un ouvrier. Antoine nie, ne veut pas connaître Louis, savoir qui il est. Il met sa propre image à la place de ce qu'est réellement son frère. Il remplace l'expérience de Louis par la sienne. « Je connais ces endroits mieux que toi. » « C'est à cela que tu penses. » Antoine parle au présent. Il est en train d'évoquer Louis le matin même à la gare. L'usage du présent permet la substitution d'une réalité. Impression qu'il y a toujours des vues subjectives de la réalité et pas la réalité en elle-même. Il n'y a pas de réalité, que des confrontations de subjectivité. Antoine réécrit l'histoire de Louis « depuis de nombreuses années... ». Non seulement il réécrit l'histoire récente mais aussi toute l'histoire de Louis depuis qu'il a quitté la maison. Il met le discours à la place de celui de Louis. Il se passe ici exactement ce que Rilke et Kafka voulaient dire, la famille assigne à l'autre une réalité d'avance. C'est pour cela que le fils prodigue est parti. P.50 « c'est cela, c'est exactement cela, ce que j'disais...noie... ». Il s'efforce de reconnaître en Louis ce qu'il y a lui-même placé. P.51 « tu as toujours été comme ça à...contraire ». Les deux frères sont des étrangers l'un à l'autre comme le dit Antoine, p.52 « tu ne disais rien parce que tu ne me connais pas...frère ». Idée de fatalité qui pèse sur la famille. Louis se sent étranger mais Antoine aussi et Suzanne → trois enfants prodigues. Ils ressentent au fond la même chose. Antoine aussi a une identité fixée d'avance par la famille. Scène 10, grand monologue de Louis, sa volonté de les noyer. En apparence il y a un malentendu profond mais l'intuition d'Antoine est juste. Refus d'accorder au fils prodigue une singularité. « Tout n'est pas exceptionnel dans ta petite vie. » Antoine détruit le mythe élaboré par la mère et la soeur. Du coup Antoine veut quitter la pièce « Où est-ce que tu vas ? » (didascalie interne). Antoine refuse ce dialogue, ce rôle d'auditeur, de témoin qui lui a été imposé par sa famille. En fait, Louis comptait sur la compréhension d'Antoine. C'est à Antoine que Louis a décidé depuis le début de faire sa révélation peut-être parce qu'il le croit le plus fort. Antoine doit être le passeur, il doit avoir ce rôle là. Antoine sait ou pressent ce que veut lui annoncer Louis et le refuse. À la page 54, Antoine dit à Louis que pendant toutes ces années il avait de la haine, du ressentiment mais il se taisait pour « donner l'exemple ». Il se taisait par hostilité. À la scène 9, Antoine s'est disputé avec Catherine à cause de Louis. L'appel de Catherine devrait intervenir à la fin de la scène 9 mais entre temps il y a la venue de Louis. L'appel de Catherine est une hypothèse que vue avec Louis = l'aurait troublé => annuler la scène avec Louis. Regards lointains, F.D. Sebbah : « S'arranger avec les vivants et les morts. » « Antoine est un héros tragique mais pas Louis parce que Louis préserve son rapport au tragique en le négociant sur le mode de l'arrangement. ». Le tragique est l'absence de tout compromis. Antoine est celui qui refuse l'arrangement et qui accuse Louis de tricher. La pièce nous émerge dans une logique de confection / rédemption, pardon / rémission. Dans cette pièce, l'humanité est coupable en particulier les hommes et en particulier les frères.

    3) Des langues étrangères

    Il n'y a pas de langue commune entre les personnages. Le frère Antoine refuse d'entrer en communication avec Louis. Au début de la scène 11, Louis essaie de dire sa difficulté à être dans cette famille, il offre une chance de réconciliation qu'Antoine rejette. Antoine répond par plusieurs questions avec aggressivité. Du coup, le langage de Louis s'enlise, ne peut aller plus loin. « Je ne sais pas, non...important. » Louis bat en retraite, retire ce qu'il a dit. Antoine est sur la défensive parce qu'il est lui aussi aux prises avec cette histoire familiale. Il est lui-même piégé. Un dialogue ne fonctionne que si il y a la volonté de part et d'autre qu'il ait lieu. P.49, Louis dit : « je ne dis rien si tu ne veux rien dire ». Beaucoup de phrases inachevées. « Tout de suite, aussitôt, je ne t'empêchais pas. » Les personnages se censurent. Fonction phatique du langage. Antoine « Oui. », Louis « la gare ». Peur de ne pas dire le mot juste, de blesser l'autre. P.49, épanorthose « pas heureux, content » Louis. En fait, Louis essaie de créer une complicité masculine face à la mère et la soeur. Il essaie de créer cette complicité des hommes face aux deux femmes. Louis s'interromp tout seul « j'attendais et je me suis dit » → ellipse, on ne sait pas ce qu'il s'est dit. Chacun est aux prises avec son propre monologue. P.49 « j'y pensais...les répéter... ». On a l'impression que les personnages disent ce qui leur passe par la tête. On se retrouve presque dans un monologue comme dans la scène 10. Louis ne parle plus à un interlocuteur, il est plongé dans ses pensées. P.50 « (des recommandations que l'on se fait) », il livre l'intime. Quelque chose qu'il se dit à lui-même, pas à Antoine. On ne peut pas faire fonctionner un dialogue que sur l'intime. Refus de faire encourir l'échange. L'artificialité et le silence sont préférables à une parole qui joue avec la vérité et fait encourir le risque du conflit. C'est pourquoi les moments de parole vraie (ceux où s'expriment les reproches...) empreintent la forme de soliloque adressée. En outre, le dialogue n'est pas justifié par la situation de parole. Dialogue pas spontanné, complètement artificiel. Louis avait prévu de dire cela à Antoine. Du coup, Antoine se sent agressé par cette intimité que l'autre lui livre sans avoir installé la situation. Brutalité de Louis. On ne livre pas son intimité comme ça. Antoine refuse en bloc tout ça « des histoires ». Il accuse Louis de raconter « des histoires ». Répétition insistante sur le mot « histoire ». L'écrivain est vu comme le manipulateur, le fabulateur, le menteur. C'est donc l'ennemi, le faiseur de phrases. Antoine est quelqu'un qui parle beaucoup et en même temps, il se méfie du langage. Mais Antoine fait la même chose que Louis, lui aussi il pense tout haut à la page 50 « l'usage de la parenthèse...non pas la seule ». Le langage a une fonction essentiellement phatique et les personnages en ont conscience. P.50 « Tu as inventé tout ça pour me parler ». Forme de dialogue métalinguistique. C'est plus le rapport de chaque personnage qui fait sens que l'intrigue recrée par les propos.
    Antoine accuse Louis d'être un faiseur d'histoires. Et, de fait, Louis joue bien un rôle.


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    Re: cours de Marie-Laure Juste la fin du monde texte 3 : 1ère partie, scènes 10 et 11

    Message  Admin le Mar 03 Juin 2008, 5:04 pm

    III. Le jeu

    1) Le theatrum mundi

    L'humour permet d'échapper à la pensée du pire. Voir à la scène 10, le second paragraphe où Louis évoque l'ironie. Il dit qu'il voit les autres depuis sa mort comme à la parade. Le mort est dans les nuages, il regarde la Terre, image naïve de catéchisme. Il est ironique à l'égard de sa mort, cf. les guillemets p.47 « les derniers temps » → autodérision. Il évite le pathétique tout en renforçant l'aspect autobiographique. L'auteur est omniprésent => texte autobiographique. Scène 11, p.49 « j'imagine assez Suzanne avec une carabine ». Louis est un auteur qui a de la fantaisie. Quant à l'image de la parade, c'est l'image qui se réfère au baroque. Le monde est un spectacle de carnaval. Louis s'amuse « je suis bien ». S'agit-il pour l'auteur de se convaincre qu'il y a une forme de sérénité après la mort, que tout cela n'est qu'un jeu. L'ironie est donc nécessaire. Cette distance ironique apparaît au coeur du passage le plus pathétique. P.47 « je me tiendrai tranquille, digne...on emploie ». Il dénonce aussi le discours social qui veut que ceux qui vont mourir ne fassent pas trop de bruit. Il dit : « je ne gesticule plus et j'émets...gratifiant », p.47. Il joue le jeu qu'on lui demande de jouer. Si Louis joue, c'est parce qu'il a peur, pour la diminuer comme on chante dans le noir.

    2) La pose littéraire

    Métaphore du dramaturge. Louis dit qu'il refait l'ordre de leur vie. Il a le rôle de metteur en scène, d'acteur, de comédien qui joue Hamlet. P.45 « j'aime être dilettant, un jeune homme...fragile ». Il dit qu'il est triste et pâle « je faisais mine de... », p.46. Il joue à être étranger, énigmatique, au beau ténébreux. Héros romantique. Personnage nocturne qui marche dans les rues désertes de la ville la nuit. Intertextualité : vers de Baudelaire, Spleen 4, où il se compare à une chauve- souris pour sortir d'un endroit « comme une chauve-souris s'en va cognant la tête à des plafonds pourris ». Réécriture des deux vers de Baudelaire. Louis est un prénom romantique. Personnification de la mort « ma Mort et moi ». Élégance. Vêtu d'une redingote noire qui erre dans le silence la nuit plein de nostalgie. Il évoque son dîner parmi de joyeux fêtards. Louis organise ses propres poses romantiques. P.46 « sur le quai d'une gare ». Fin = triomphe du poseur. Il les a eu, il a créé une fausse image de lui, une imposture. Ce que fait Louis, p.47, il dément à l'avance tous les discours qu'on tiendra sur lui après sa mort.


    Conclusion : Ces scènes clés qui se situent juste avant l'intermède manifestent l'échec de la venue de Louis. Lors de l'intermède, tous les personnages se cherchent, effrayés, renvoyés à leur solitude affective. La décision de Louis suite à la confrontation avec Antoine est prise. La deuxième partie raconte son départ. On entend la voix de l'auteur, particulièrement, qui manifeste une conscience douloureuse du théâtre du monde.











    La deuxième partie se situe après l'intermède durant lequel les personnages se sont cherchés en se disputant. On règle le départ de Louis et c'est l'occasion d'un nouvel affrontement.
    Jean-Luc Lagarce, en faisant son autoportrait via le double posthume de Louis, a inventé un dispositif dramaturgique originale.
    L'écrivain se représente face aux siens dans une confrontation verbale tragi-comique et renouvelle la dramaturgie contemporaine.


    I. L'écrivain parmi les siens

    1) L'affrontement familiale

    Louis parle de sa famille en disant « ON » (p.61), ce sont des étrangers. Il parle de sa mère en disant « elle » et ne dit jamais « mon frère » ou « ma soeur ». Les autres parlent aussi de lui à la troisième personne « celui-là ». Les autres lui sont étrangers et il est étranger à sa famille. D'ailleurs, Antoine dit à Suzanne : « Tu ne le connais pas » (p.68). Louis est donc un étranger partout, un errant de passage. La famille est culpabilisatrice. Louis dit qu'il éprouve des remords pour des crimes qu'il n'a pas commis (p.62). Louis se venge de ce qu'Antoine le pousse à partir. Vengeance par le silence. Il mourra sans les avoir averti : Antoine le sait, le pressent « je me reproche déjà le mal qu'aujourd'hui je te fais » (p.75). Suzanne souffre de discrédit dans cette famille « on ne m'écoute jamais » (p.63). Elle se montre possessive envers Louis « c'est moi qui le conduis » (p.63). Quant à la mère, elle fait preuve de lâcheté et fait du chantage affectif. La famille assigne une identité. Antoine dit de Suzanne qu'elle est impossible. Les autres disent d'Antoine qu'il est brutal. Antoine refuse cette assignation « je ne suis pas un homme brutal...jamais été » (p.65 → il s'en défend p.67). Suzanne, véritable Antigone moderne, en veut à Antoine qui précipite le départ de Louis. Antoine, qui est le plus lucide, a compris que Suzanne lui est hostile à cause de Louis. Antoine qui est aussi celui qui nous donne le plus d'informations renvoie à un passé familiale auquel le spectateur n'assiste pas. P.65 → Antoine : « il faut toujours que je fasse mal ». P.66 → « Arrêtez tout le temps de me prendre pour un imbécile ». Antoine parle également de sa fatigue, il est dépressif, fragile, se sent coupable. Antoine parle constamment de la culpabilité. En présence de son frère, Antoine mène une véritable bataille. Il doit « se défendre » (p.68). Il lui faut trouver des alliés. Il cherche d'abord du côté de Suzanne. Il essaie de la faire rire avec lui. P.68 → « Suzanne et moi, c'est pas mâlin...rire ». Dans la didascalie interne, Suzanne ne rit pas. Antoine cherche en Catherine une alliée mais elle se met aussi contre lui. Il demande à Catherine de l'aide, p.64. Antoine fait une sorte de crise de paranoïa et a l'impression que tout le monde est contre lui puisqu'il dit p.69 « ce n'est pas mâlin de faire front contre moi ». Ce que raconte Antoine c'est que lorsqu'il était enfant, on évoquait devant lui les problèmes de Louis. L'enfant devant lequel on évoque ça se sent coupable. Louis a toujours été au centre du discours et du dispositif familial. Antoine se présente ici comme le vrai mal aimé de la famille. P.73 → « on ne me donna plus rien » est la phrase de la jalousie. Donc, si le pardon n'a pas lieu comme dans la Bible, c'est parce qu'ici les personnages sont figés dans le passé, le ressentiment.

    2) L'écrivain en scène

    Le mode d'être de Louis au sein de sa famille est son léger sourire. Antoine le perçoit comme une distance mais il s'agit d'une protection. Antoine le perçoit comme quelque chose de dirigé contre lui. Il a l'impression que Louis se moque de lui. Antoine fait un complexe d'infériorité vis-à-vis de son frère. À la page 74, fin du monologue d'Antoine. L'autre jeu de Louis est le silence. Par ce silence, Louis parvient à être victime donc le coupable désigné est Antoine car il s'exprime. Dans cette pièce, celui qui parle est le coupable. Comme chez Racine. Or, Lagarce a mis en scène Racine. Le langage est fautif. Donc, Antoine qui est le plus lucide souligne le fait que Louis se donnait toujours le bon rôle. Au fond, Antoine dénonce l'imposture de Louis. À la page 72, Antoine dénonce le rôle de Louis « tout ton malheur...soi-disant », Louis comme tricheur. Louis est donc un acteur né. À tel point qu'il est pris à son rôle (p.72) (-...-). Le topos littéraire du comédien à qui le rôle colle à la peau est un thème baroque. Rotrou, Saint Genest comédien et martyr→ exemple de mise en abyme. Idée baroque. Nous sommes tous des acteurs. Nous jouons tous un rôle. On a également le thème du théâtre dans le théâtre dans le monologue de Louis à la page 61 « et plus tard vers la fin de la journée...-...-...tout ce mal, etc. » Louis comme metteur en scène de sa propre pièce : théâtre dans le théâtre.
    La famille est donc le lieu du mensonge et de l'imposture. Les rôles fixés à l'avance aboutissent à une parole contrainte tragique.


    II. Une tragicomédie du langage

    1) Le mal à dire

    Les personnages ont besoin de préciser continuellement les choses comme s'ils n'étaient pas sûrs d'être compris, que le langage ait un sens. Il y a des reprises permanentes. Antoine, p.62 « je vais t'accompagner...te conduire », Antoine se reprend, s'enlise parce qu'il ne veut pas trop montrer à Louis de décamper d'où le passage au conditionnel page 64, donc cela révèle la gêne d'Antoine. P.66 → idem « Moi ?...d'une pierre deux coups »/« Tu es désagréable »/...« tu es un peu brutal » => grands monologues d'Antoine. Page 66, il est au comble de la colère. Il ne parvient plus à s'exprimer. Acmée. « Tu me touches, je te tue. » L'autre aspect de l'échec du langage est l'épanortose : Antoine corrige l'indicatif en conditionnel « ce que nous pouvons faire, ce que l'on pourrait faire ». Les personnages ont une telle gêne les uns envers les autres qu'ils se censurent. Cela rend impossible la situation de communication. On ne peut se raccrocher à rien. Aucun mot n'est plus possible. Les personnages s'interrompent tout seul convaincus de l'inanité de leur discours. Suzanne, p.63 « mieux encore, ...on ne sert à rien... » Elle suspend son discours. « Rien jamais ici ne se dit facilement. » (Antoine) Chaque personnage semble aux prises avec son propre monologue, pensent. On a l'impression que leur discours n'est pas destiné à un récepteur. P.67 « je pense ça » (deux fois) (« j'y pense...tête »), les personnages disent ce qu'ils ont dans la tête sans le mettre en forme. Beaucoup d'apartés sans mettre entre tirets -...-. P.63, Suzanne « je ne sais pas pourquoi je me fatigue ». Chaque personnage est enfermé dans sa propre parole d'où l'échec de l'échange. Chaque personnage est enfermé dans son mal à dire. À la page 64, la première grande tirade d'Antoine puis page 65 puis page 66..., elles sont de plus en plus longues. Dans presque toute la scène 3 c'est Antoine qui parle. Crescendo. Antoine monopolise de plus en plus la parole. Le dialogue se résoud de plus en plus en monologue. Fonction métalinguistique du langage plus que dramatique. C'est plus le rapport à la parole de chaque personnage qui fait sens que l'intrigue nouée par les propos. Les personnages sont constamment dans le commentaire de la parole des autres ou de leur propre parole. P.71, Antoine « À certaines prévenances -...- », p.73 « comblé, tient le mot comblé,... », p.74 « pitié c'est un vieux mot ». Antoine cherche le mot juste face à Louis qui est écrivain. Épanortose, p.73 « lorsque tu es parti... ». Progression → « partir », « nous quitter », « nous abandonner ». Antoine souligne le fait qu'il emploie des termes désuets. « Tu m'accables » p.75, « pitié », « accablé », « comblé ». Le langage écrit relève du registre littéraire. Antoine parlant à Louis utilise un langage littéraire mais dont il se moque. Antoine est pris dans une contradiction. P.75, « silencieux, autre tellement silencieux » → ironie. Il parodie le lyrisme qu'il suppose être celui de son frère. Autoironie de Lagarce. L'échec du langage est pâtant. Louis repart sans avoir rien dit.

    2) Le danger du langage

    Refus de l'échange mais le conflit reste inévitable. Malgré les efforts des personnages pour éviter le conflit, le langage laisse quand même passer la jalousie, les reproches, la rancoeur. Le silence blesse et le langage aussi. La conversation est amère. Aggressivité du langage, page 63, ironie de Lagarce contre Antoine et Suzanne. À la page 65, Louis est en allégorie de la bonté. Ironie d'Antoine contre Louis page 72. Le langage est une arme, p.66 « tu me touches, je te tue ». Concision rare chez Antoine, comme si Antoine sortait un revolver. Le langage comme poignard. Le rire d'Antoine à la page 68 est un prolongement de son ironie. Le langage fait mal à celui qui l'entend mais aussi à celui qui l'emploie. À la page 75, Antoine va ressasser. Il y a quelque chose d'obsessionnel dans le langage qui fait mal. Le langage entraîne la culpabilité. Les personnages croient à la force performative du langage comme des personnages raciniens. Antoine, page 71 « nous pensions...(et ne pas te le dire...assez) ». Ne pas dire qu'on aime c'est ne pas s'aimer. Comme si les choses n'avaient jamais eu lieu. Barthes, Sur Racine. P.74, Antoine « qu'est-ce que c'était...jamais ». Les choses tuent, n'existent pas et rongent l'être. Le sens de l'épilogue est Louis qui regrette de ne pas avoir poussé son cri. C'est ce qui lui permet de prendre la parole alors qu'il est mort. C'est peut-être pour ça que Louis écrit toute la pièce, pour pousser son dernier cri.

    3) La tonalité tragique

    Louis va mourir et Antoine ne le sait pas mais il a le pressentiment et se reproche déjà le mal qu'il fait à Louis. Sa culpabilité sera terrible. Ironie tragique dans les paroles d'Antoine. Fin p.75 « j'ai fini, je ne dirai plus rien ». Louis cesse de se moquer d'Antoine à ce moment-là. Fin = très sérieux. C'est un épilogue tragique puisqu'il dit au présent « je meurs...quelques mois plus tard ». Alors que normalement le verbe « mourir » ne se conjugue pas à la première personne. Corélation tragique entre le « je pars »/« je meurs ». La complicité avec le spectateur devient pathétique. P.77, Louis « (après...) ». On a l'impression que le personnage est en train de mourir sous nos yeux. L'épilogue dit le regret de Louis de n'avoir pas crier sur la voie ferrée. Sagit-il d'une métaphore de la pièce ? Le regret de ne pas avoir parler ? L'épilogue est une métaphore de la pièce. Ce que Louis regrette est peut-être de n'avoir rien dit à sa famille ou peut-être le contraire : d'être allé voir sa famille. L'épilogue est un chant tragique avec ses répétitions « vers la fin de la journée » plus quelque chose de dérisoire : la pièce ne s'appelle pas « la fin du monde » mais « juste la fin du monde », le titre lui-même est dérisoire. Le petit sourire de Louis → je vais mourir mais ce n'est pas grave. L'épilogue a aussi pour but d'adoucir. Si Lagarce finit sur Antoine, il finit sur le tragique. Or, plutôt en demi-teinte avec l'épilogue. Il finit avec la nostalgie. On retrouve à la fin le petit sourire de Louis qui évoque des petites choses. Il nous reste, à nous spectateur, une résonnance douce, amère faite de bonheur et de tristesse mêlés. Ce qui nous reste est le bruit des pas de Louis sur le gravier et la voix de Lagarce qui résonne dans la pénombre.
    Par ce procédé de narration scénique, Lagarce réinvente le théâtre.


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    Re: cours de Marie-Laure Juste la fin du monde texte 3 : 1ère partie, scènes 10 et 11

    Message  Admin le Mar 03 Juin 2008, 5:04 pm

    III. Le renouvellement dramaturgique

    1) L'espace-temps de l'écriture

    Le repère 0 est le moment où parle Louis (mort) donc on est après la mort de Louis. À la page 61, on est entre le moment où il va voir sa famille et le moment de sa mort (-0,5). Passé juste avant sa mort. Mais toujours p.61 « plus tard dans la fin de la journée... » (0-1). Beaucoup d'ellipses temporelles. Scène 1 « et plus tard vers la fin de la journée ». Éternité mythique. Temps sans repère car l'énonciateur est mort donc on est dans la transgression des normes théâtrales. Si l'on se souvient qu'il n'y a pas de distinction entre la voix de Louis et des autres alors on constate que les autres personnages aussi ont des repères temporels brouillés → Antoine, p.69 « tu dis qu'on ne t'aime pas »/« je ne garde pas la trace que... » → présent/imparfait/passé simple. Antoine décline les temps. Lui aussi ne sait pas quel repère prendre. L'espace-temps de l'épilogue peut peut-être expliquer le titre. Temps et espace de l'apocalypse. Il est seul, dans une vallée déserte comme si la fin du monde avait eu lieu. Il n'y a plus de lumière, plus de bruit, plus de train mais ici = solitude positive. La mort serait donc l'envers négatif de la solitude positive de la vallée. Quel est l'espace à la fin dans l'épilogue, p.77 ? « je marche seul... » L'espace final est entre le ciel et la terre, entre les morts et les vivants c'est l'espace des lymbes. Espace entre la scène et le public. C'est la nuit donc Louis est déjà dans le royaume des ombres. Louis est Orphée. Tout l'épilogue est une réécriture du mythe d'Orphée. Le personnage entre dans le tunnel, il doit pousser un grand cri pour se sauver et il n'arrive pas à le pousser. C'est un Orphée qui n'a pas réussi à chanter, il n'est pas sorti du royaume des ombres. Louis doit écrire la pièce. Il s'agit de se sortir soi-même des enfers où l'on plongeait les non-dits familiaux. Il est à l'entrée d'un viaduc (lieu de passage). Louis se retrouve avec la pièce. L'écrivain est un passeur. Il fait passer du royaume des morts au royaume des vivants. Louis réussit-il ? Il termine au futur de l'indicatif, c'est le temps de l'avenir donc il a gagné l'immortalité, il a réussi.

    2) Le dispositif dramaturgique

    Il n'y a plus de distinction auteur/personnage donc il n'y a plus besoin de didascalie car l'auteur est partout, les didascalies sont intégrées au texte. « Ne me regardez pas tous comme ça. » (p.65) P.65 « toi non plus ne me touche pas ». P.66, Louis « ne pleure pas »/ Antoine « tu me touches : je te tue ». La scène 1 est un emploi à contre-courant du théâtre. Louis raconte ce qu'on va voir sur scène. La fin fait écho au prologue. Du coup, le spectateur avance dans la pièce comme dans un roman à suspens. Dans la scène 1, il y a un procédé cinématographique : la voix-off (Louis raconte la scène) => ellipse dramaturgique. Procédé de montage. La scène 2 est comme une illustration de la une. Louis est le maître du jeu, le marionettiste. Toute la pièce est son rêve ou son souvenir. Du coup, il peut utiliser un langage performatif. Il donne également les indications scéniques « elle elle me caresse une seule fois la joue ». Louis brise également l'illusion théâtrale avec des commentaires à l'intention du public, p.62 « un jour je me suis accordé tous les droits » → lui permet d'ouvrir le rideau et de montrer la scène qu'il vient nous présenter. Importance des parenthèses à la fin de la scène 1. La scène 1 est un prologue du théâtre de marionettes. La mère prend le relai de Louis (avant c'est Suzanne puis la mère) « nous ne bougeons presque plus », elle donne les didascalies. Vraie transgression de l'illusion théâtrale. Nous sommes dans le rêve et le souvenir de Louis => subjectivité de Louis.


    Conclusion : Si on parle de scène lors d'une dispute c'est parce que chacun y occupe un rôle. La famille, le lieu clos, est une scène tragique car le langage engendre le malentendu et la blessure parfois telle. Mais ici, le tragique vient également du dispositif. La scène est racontée par un mort et le spectateur assiste impuissant à l'échec de la réconciliation. L'aspect autobiographique souligné par le dispositif rend ce passage particulièrement bouleversant. Toutefois, la rédemption a lieu. L'écrivain est un passeur immortel entre les morts et les vivants, entre la fiction et la vérité, entre la scène et la salle.


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    Re: cours de Marie-Laure Juste la fin du monde texte 3 : 1ère partie, scènes 10 et 11

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